Comment, dans ce charmant village
arrosé par la Gimone, ne pas évoquer le souvenir
d'une de ses plus célèbres personnalités
: Simone de Sérigniac.
Elle n'avait guère été favorisée
par la nature, cette pauvre dame : boiteuse, bossue, elle
souffrait également d'un défaut d'élocution
assez gênant. Pour couronner le tout, quand on disait
d'elle "qu'elle n'avait pas inventé le fil à
couper le beurre", c'était le plus charmant des euphémismes.
Cette duchesse n'avait qu'un seul avantage, sa dot.
Sa famille, les Sérigniac, dominait toute la vallée
de la Gimone, et elle était seule héritière
de ce vaste patrimoine.
Ceci se passait vers 1293. Après la chute de Saint-Jean
d'Acre, la Terre Sainte venait d'être définitivement
perdue pour les Chrétiens, et l'on voyait rappliquer
en France tous les nobles levantins, ruinés par l'invasion
musulmane mais portant de fort beaux noms, seule relique
de leur splendeur passée.
C'est ainsi que notre Simone s'amouracha d'un joli prince
charmant venu tout droit de Palestine : Sébastien
prince de Nazareth (Simone, qui n'avait pas non plus inventé
la poudre, prononçait "Jébajtien de Larrazette").
Sébastien, sans le sou, consentit à épouser
le laideron, mais il tint à mettre à l'hymen
des conditions draconiennes qui seules, disait-il, pouvaient
sauver ce qui lui restait d'honneur et de réputation.
En sa présence, Simone devrait cacher sa tête
dans un sac de papier, et s'abstenir de parler. De plus,
ils ne se rencontreraient jamais que couchés dans
le lit conjugal et dans l'obscurité la plus totale.
Ces dures conditions, Simone les accepta avec enthousiasme
tant elle était amoureuse et stupide.
De cette union bizarre naquirent de très nombreux
enfants, car Sébastien de Nazareth avait l'inepte
ambition d'organiser une Croisade avec ses seuls rejetons.
C'était un Chrétien très zélé
et un mari très assidu sinon très amoureux
que Sébastien de Nazareth ! |
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Simone ne pouvant ouvrir la bouche en présence de son
époux, se rattrapait en adressant la parole à tout
qui elle rencontrait.
Comme elle était particulièrement fière du
titre glorieux que lui avait donné Sébastien, elle
l'employait à tout bout de champ, allant, pour en remettre
une couche, jusqu'à parler d'elle-même à la
troisième personne. Hélas, son défaut de
prononciation nuisait à cette auto-glorification !
Voici par exemple comment elle accueillait tout invité
au château : "Bonjour, je guis Gimone de Larrazet. Gimone
de Larrazet vous prégente en gigne de bienvenue le pain
et le gel. Gimone de Larrazet vous invite à sa table pour
le jouper. Nous y parlerons de la Terre-Gainte et des exploits
de l'époux de Gimone de Larrazet. Il y a tué beaucoup
de Mujulmans, javez-vous ! Le mari de Gimone de Larrazet est pour
l'injtant à la chaje avec l'aîné de ges trente-gix
fils, il vous verra pendant la joirée. En attendant, gi
vous avez joif, prenez une boijon et allez vous repojer dans la
chambre que Gimone de Larrazet vous a fait préparer par
ges gerviteurs..."
À force de rabâcher son identité et à
force de moqueries, les noms et prénoms de la princesse,
déformés, passèrent, respectivement, au village
(Larrazet) et à la rivière qui l'arrose (la Gimone).
Comme quoi, quand on se moque des handicapés, il en reste
toujours quelque chose.
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