Préface
Celles-lez-Dinant, dont M. Joseph Houziaux
nous parle avec tant de ferveur, est, assurément,
une des plus pittoresques localités de la province
de Namur. Et quel prestigieux passé que le sien
! Le terroir dentre Meuse et Lesse, où
sélève le village, se révèle
comme particulièrement privilégié
au point de vue historique. En effet, dans les limites
mêmes de lancien domaine de Celles, on rencontre
des témoins de tous les âges, qui permettent
dévoquer les diverses périodes de
lhistoire, sans solution de continuité.
Le massif rocheux de Furfooz passe, à
juste titre, pour un des sites archéologiques
les plus célèbres de la Belgique. Il fut
occupé pendant des millénaires. Les nombreuses
grottes qui souvrent dans ses flancs ont servi
dhabitat à lépoque paléolithique,
de nécropoles à lépoque néolithique,
le sommet devint un oppidum gallo-romain, doté
vers le IIe siècle de thermes, cest-à-dire
dun établissement de bain, puis ce fut
un poste permanent de Lètes (auxiliaires barbares
au service de Rome sous le Bas-Empire). Aux temps mérovingiens,
cest larrivée de saint Hadelin qui
fonde une cella, qui deviendra un monastère,
puis une collégiale. Cette maison religieuse
sera dotée de riches privilèges, dont
celui de battre monnaie. Son apogée se situe
au XIe siècle. Alors sera construite la splendide
église actuelle, un des plus émouvants
édifices romans de la Belgique. Les avoués
de Celles, qui parviennent à se transformer en
seigneurs, se construisent une puissante demeure fortifiée
: cest lactuel château de Vêves,
le type du château-fort de hauteur le mieux
conservé du Namurois. Puis, au XVIIe siècle,
cest lhumble hameau de Foy, qui devient
Foy-Notre-Dame, le point de départ dun
culte marial qui a essaimé jusquau Paraguay
et au Canada Français. Lépoque contemporaine
ne sera pas sans prestige. La « City of Celles
», où est venue mourir loffensive
von Rundstedt, a eu les honneurs dun communiqué
américain.
Et voici quaujourdhui, un
enfant de cette contrée privilégiée
nous en fait connaître dautres aspects qui
ne sont pas moins attachants. Il sagit de la petite
histoire et moi, qui suis un vieil archiviste, je proclame
bien haut la nécessité de la petite histoire
: elle nous fait tellement mieux saisir la grande tout
court ! Rien de tel que lévocation de la
vie de gens simples, de la vie ordinaire, celle de tous
les jours, pour percevoir latmosphère vraie
dune époque.
Li Vicaîrîye don
Gamin d Cêles est une autobiographie,
à peine romancée, relatant lenfance
et la jeunesse dun petit garçon qui a vécu
une période captivante, laquelle, dans lHistoire
contemporaine, avec le recul que nous avons déjà,
apparaît comme un tournant décisif. Le
gamin en question, né à peu près
avec le siècle (le 13 mars 1901), a connu par
lui-même, par ses parents, ses grands-parents,
la période antérieure à 1914, une
sorte d « Ancien Régime » pour
la génération actuelle, puis la période
de la première guerre mondiale (1914-1918) et
le récit sarrête aux premières
années de lEntre-deux-guerres.
Combien le petit Joseph Houziaux fut imprégné
de lesprit de son terroir ! Sa famille est autochtone
; pendant trois siècles elle a habité
Foy-Notre-Dame. Il a appris le wallon sur les genoux
de sa mère et longtemps la parlé
avec tous, sauf à lécole et à
léglise. Famille de maréchaux-ferrants
profession alors très cotée à
la campagne et mêlée de très près
à la vie rurale famille où lon
avait des goûts artistiques, notamment pour la
musique ; on y était organiste par tradition.
Il fut le petit-fils choyé dun grand-père,
« Pârin Marchau », qui, pendant
57 ans, a exercé les fonctions dorganiste
dans léglise de Celles. Bien que passionné
pour létude, lenfant a goûté
intensément les joies dune enfance et dune
jeunesse paysannes.
Tous les vifs souvenirs quil en
a conservés souvent des anecdotes toutes
simples nous sont contés dune façon
charmante et dans le cadre, latmosphère
dun village où sétaient maintenues,
fort vivaces, les traditions dautrefois. En racontant
ses jeunes années, lauteur évoque
constamment les us et coutumes du lieu et du temps.
Le village vit avec lui. On me pardonnera ma déformation
darchiviste mais, tout en appréciant la
valeur littéraire de cette autobiographie, je
songe aussi à sa valeur documentaire. Que de
renseignements intéressants, curieux, que de
traits, de détails typiques, pittoresques, savoureux,
les historiens et les folkloristes y trouveront à
glaner ! Et les souvenirs du narrateur remontent parfois
assez haut (par ex., au chap.
XIII, une messe de minuit en 1873). Ce livre est
un témoignage.
Joseph Houziaux a le culte de son village.
Il lui est resté pieusement fidèle. Les
nécessités dune carrière
de professeur, puis dinspecteur, lont fixé
en dautres lieux. Nempêche ! il cherche
à se retremper dans le milieu natal à
chaque occasion, lors de ses congés, de ses vacances.
« Nos Vîyès Pîres »,
cette plaisante habitation, où il aime à
séjourner, nest autre que la maison paternelle,
aménagée dans le style du pays.
Valeur aussi de louvrage au point
de vue philologique. Lorsque des auteurs viennent du
français au dialecte, on ne manque pas de le
percevoir pour des questions de vocabulaire, de syntaxe.
Ici, on est frappé de la pureté, de la
richesse de la langue, combien elle est maniée
avec une aisance parfaite, combien elle coule de source.
Le wallon a été la langue maternelle de
Joseph Houziaux, il la parlé avant le français
; aussi, quand il écrit en wallon, pense-t-il
en wallon. Il possède à fond les richesses
du parler local.
Remarquons que les autres uvres
dialectales de lauteur se recommandent par les
mêmes qualités et cest à juste
titre que plusieurs dentre elles ont obtenu de
hautes distinctions.
Joseph Houziaux a prêché
dexemple. Un de ses fils, Mutien-Omer,
pour lobtention du grade de licencié en
philosophie et lettres, section romane, a présenté
à lUniversité de Liège un
mémoire intitulé : « Enquête
dialectale à Celles-lez-Dinant ». À
nen pas douter, il a profité de lexpérience
et des vastes connaissances de son père. Vu ses
mérites, ce mémoire a été
publié. (Liège, 1959, in-8, 186 pp., cartes.
Commission royale de Toponymie et de Dialectologie).
Le cas de Joseph Houziaux est bien intéressant.
Parti du wallon, il est parvenu à une connaissance
approfondie du français au point de vue pédagogique.
Cest un praticien en la matière, ainsi
quen témoigne sa carrière de professeur
de français (1922-1951), dinspecteur de
lenseignement du français dans toutes les
écoles moyennes de Wallonie (depuis 1951). Je
tiens à rappeler que les manuels dont il est
lauteur : « Précis méthodique
de grammaire française » et « Exercices
français » ont été couronnés
par lAcadémie Royale de Belgique. Ces deux
ouvrages classiques se sont vu décerner le Prix
Joseph De Keyn, destiné à récompenser
les meilleurs ouvrages denseignement. Cest
un prix très estimé, fort difficile à
obtenir en raison de compétitions multiples.
Joseph Houziaux peut passer pour un exemple
vivant. Partisan convaincu de lutilisation du
wallon pour lenseignement du français,
notamment dans les milieux ruraux, il en a fait, lui-même,
lexpérience, ce qui lui a permis décrire
sur le sujet des pages fort suggestives (1).
Cest à bon droit quon le considère
comme un spécialiste du mouvement « Le
wallon à lÉcole ».
Combien il a raison ! Le wallon, idiome
roman, est daussi bonne souche latine que le français.
Sa connaissance constitue, non seulement un enrichissement
de notre « romanité » mais, utilisée
à bon escient, elle peut rendre les plus grands
services pour la compréhension du français
lui-même. Le vocable français séclaire
toujours quand on fait appel au wallon.
En conclusion, Li Vicaîrîye
don Gamin d Cêles est une oeuvre
bien composée, pleine de saveur, très
agréable à lire et dont le folkloriste,
le linguiste, voire lhistorien, ne manqueront
pas dapprécier les mérites.
Louvrage a droit aux plus grands
éloges.
Ajoutons que, pour les lecteurs dâge
mûr, qui ont vécu à la campagne,
il évoquera bien des souvenirs de leur propre
enfance, de leur propre jeunesse. Il sera un livre émouvant.
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Félix ROUSSEAU
Membre de lAcadémie royale de
Belgique.
Président dhonneur des Rèlîs
Namurwès. |
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