| Avant-propos
par Mutien-Omer
HOUZIAUX
Pour Marlène et pour mon cher
romaniste, afin que les petits Houziaux nen ignorent.
Papa. Celles, Jour du Nouvel An 1965.
Lautre jour, en relisant la dédicace
qui personnalise « ma » Vicaîrîye
don Gamin d Cêles il est
des évidences lentes à venir , jai
ressenti comme une invitation pressante, une invitation
doutre-tombe, à répondre au vu,
clairement exprimé par lauteur, de transmettre
à ses descendants les souvenirs du gamin de
Celles. Las ! les quelques exemplaires que jaurais
pu leur laisser eussent été pour eux des
reliques à peine plus accessibles que, pour tout
un chacun, les hiéroglyphes avant les travaux
de Jean-François Champollion ! Il fallut donc
me résoudre, par piété filiale,
à traduire en français lautobiographie
paternelle.
Initié jadis à la dialectologie
wallonne par mon maître Louis Remacle et par Elisée
Legros, je repris, quelque quarante ans plus tard, le
chemin de la section de philologie romane qui, en mon
Alma Mater liégeoise, rassemble une très
riche documentation sur les parlers de Wallonie. Jeus
la bonne fortune dy rencontrer M. Philippe Hardy,
alors chercheur au Service de dialectologie. Informé
de mon projet, il me suggéra aussitôt de
lui donner une destination moins confidentielle : vu
la richesse et lauthenticité du wallon
que reflète chaque page de la Vicaîrîye,
il semblait que les linguistes pourraient tirer parti
de mon travail, notamment au point de vue lexicologique.
Doù lidée dune publication
sadressant à la fois aux amateurs de littérature
wallonne (louvrage, sorti en 1964, est, depuis
longtemps, épuisé) et aux chercheurs (dialectologues,
ethnologues et autres folkloristes).
*
Faut-il parler de culture wallonne
ou plutôt de Wallons cultivés ?
Lécriture en wallon peut-elle satisfaire
aux exigences dune véritable littérature
? Peut-elle concilier le caractère régional
inhérent à tout dialecte et atteindre,
dans son propos, ce quil est convenu dappeler
l « universel » ? Toutes ces questions,
Joseph Houziaux se les est posées et, bien des
fois, en conversant avec son « cher romaniste
». Issu dun milieu où, dès
lâge le plus tendre, les enfants du pays
se nourrissaient de wallon comme les nouveau-nés
de lait maternel, mais où lusage du français
était la règle dès lécole
gardienne, imprégné, par goût autant
que par profession, de littérature française,
il était en vérité naturellement
bilingue et donc fort bien placé pour inscrire
son uvre dialectale dans une esthétique
lucidement choisie. Il a dailleurs, à diverses
reprises (1),
exprimé sa position en la matière.
Juger les productions dialectales à
laune des littératures de haute lignée
ne lui paraissait guère raisonnable, ni linguistiquement,
ni culturellement. Ici vient naturellement à
lesprit le parallèle avec un autre chantre
du pays wallon, Nicolas Defrêcheux. Dans «
Mès deûs Lingadjes » (1861), Defrêcheux
nous dit dentrée lessence de sa double
appartenance culturelle, wallonne et française
: Djèplôye po djåzer/ Èt
minme po tûzer,/ Deûs lingadjes apris d
djônèsse (Jemploie pour parler/ Et
même pour penser,/ Deux langages appris dans ma
jeunesse). « Po tûzer » ! Quand
Victor Hugo voulait être « Chateaubriand
ou rien », il affirmait une ambition dune
audace certes peu commune, mais non pas incongrue. Chateaubriand
était bien « passé par là
», et, avant lui, des dizaines et des dizaines
décrivains, français, anglais, italiens,
espagnols, sans parler des Anciens. À lépoque
où émerge, en Wallonie, la volonté
daffirmer son identité par lécriture
en dialecte, « au moment où se préparait
lefflorescence dialectale qui allait démentir
la prévision pessimiste des deux auteurs [François
Bailleux et Joseph Dejardin] (2)»,
cest-à-dire grosso modo quand paraissent
Les Contemplations, nos gens de lettres wallons
nont, dans le patrimoine culturel de leur terroir,
que de bien modestes références littéraires,
et dont le passé le plus lointain se situe au
XVIIe siècle : nul dentre eux na
son Villon, son Ronsard, son Racine, ni son Chateaubriand
(eux-mêmes héritiers dautres cultures
à vocation universelle) et, partant, nul dentre
eux ne dispose doutils linguistiques et stylistiques
comparables à ceux dun Villon, dun
Ronsard, etc.
Joseph Houziaux, dès ses premiers
écrits wallons, opta pour une écriture
quil croyait conforme au génie de sa première
langue maternelle : pittoresque à souhait, tantôt
rude, tantôt sensible, et toujours (apparemment)
simple la profondeur humaine nexigeant
pas, à ses yeux, les subtilités dun
trobar clus parfaitement étranger à
la mentalité des djins dèmon
nos-ôtes. Le « gamin de Celles »
nétait dailleurs pas seul à
prendre ce parti.
Sinterrogeant sur la « pertinence
de la littérature dialectale », Willy Bal,
dont on sait la contribution majeure à la dialectologie
comme aux lettres wallonnes, tient, sur le sujet, un
langage nuancé et serein. Refusant le clivage
entre « auteurs lettrés et auteurs dorigine
populaire » il dit bien, tout de même,
dorigine
, Bal se garde de
jeter lanathème sur ce quil appelle
« une littérature-reflet » (opposée
à « une littérature de création
»). À ses yeux, « ce sable abondant
charrie bien des paillettes et même quelques pépites
» ; en dépit de ses faiblesses, «
cette littérature [de la fin du XIXe siècle
] restait pour tant de gens de notre peuple une voie
daccès à lémotion esthétique
». Et de conclure sa réflexion par un constat
réaliste et un pronostic qui, lui, peut sembler
aujourdhui pour le moins optimiste :
À côté
du français, langue de louverture au
monde, de la participation aux plus hautes spéculations
de lesprit, de laccès à
un incomparable patrimoine littéraire, nos
dialectes ont encore au temps présent un rôle
à jouer : par delà "laventure
poétique" mais aussi par elle, ils sont
conviés à participer à une aventure
plus hardie encore, celle de changer la vie (3).
Maurice Delbouille dont les cours
étaient un régal pour les futurs romanistes
liégeois , alliait à lérudition
dun médiéviste hors pair la bonhomie
dun guide attentionné. On chercherait vainement
défenseur plus passionné de la culture
wallonne sous tous ses aspects. En janvier 1936, à
peine élu à la présidence de la
Société de Littérature Wallonne,
le jeune professeur Delbouille il a 33 ans
invite demblée ses confrères à
une sage réflexion sur lorientation à
donner aux lettres wallonnes ; on peut même dire
quil sagit, déjà, dune
mise en garde :
Ne croyons pas grandir
le wallon en exigeant de lui des services quil
ne peut rendre. Aimons-le pour lui-même, avec
sa rusticité, et ses imperfections, sans le
vouloir plus noble et plus savant [
] Cest
la condition première pour quil reste,
en toute simplicité et notre littérature
avec lui linterprète fidèle
et vivant de ces affinités secrètes
qui nous unissent étroitement à nos
frères wallons et à nos aïeux (4).
Vingt-deux ans plus tard, alors que tentait
de saffirmer une esthétique nouvelle, disons
plus éthérée, Delbouille, décidément
peu enclin à céder à lair
du temps, écrira à propos des noëls
wallons :
« Chanson littéraire
» ? Que lon naille pas tirer de
cette définition lidée que les
noëls pourraient se prévaloir de hautes
qualités poétiques. [
] En somme,
le noël wallon a vu le jour et sest développé
comme un nouveau genre littéraire [
]
dans la région de Wallonie où vivait
depuis le début du XVIIe siècle au moins,
une littérature dialectale qui ne pratiquait
pas que les genres oraux, seuls adéquats à
la nature même du patois, parler populaire de
la vie et de la conversation quotidienne, mal préparé
à lexpression des idées subtiles
ou des émotions nuancées (5).
Au-delà de la catharsis inhérente
à toute autobiographie (6),
Joseph Houziaux cherchait-il à satisfaire, discrètement,
quelque aspiration littéraire ? On nen
peut douter. Nest-ce pas le culte quil vouait
à La Fontaine et le désir quil éprouvait
de transmettre son enthousiasme qui firent entrer le
pédagogue en littérature dialectale ?
Quiconque lit On dméy-cint d fauves
da La Fontin.ne (7),
observera sans peine que ces fauves ne procèdent
pas seulement dun souci pédagogique : sensibiliser
les adolescents à lart du Bonhomme fut
assurément le « facteur déclenchant
», mais il saute aux yeux que le gamin de Celles
prit grand plaisir à importer, en son Condroz
natal, les apologues du génial Champenois.
| Lès bèlès
fauves da La Fontin.ne, |
Les belles fables de La Fontaine, |
| Aus scolîs djèls-ai
racontè ; |
Aux écoliers je les ai racontées
; |
| Mais i faleut mwints côps
rinde pwin.ne |
Mais il fallait maintes fois peiner |
| Quand cèsteut po
lzî èspliquè ; |
Quand il sagissait de les leur
expliquer. |
| |
|
| Gnaveut là totes
sôtes di mèssadjes |
Il y avait là toutes sortes
de propos |
| Qui n compurdint nin
à mitan. |
Quils ne comprenaient pas à
demi. |
| I ma chonè qu
cèsteut damadje : |
Il ma semblé que cétait
dommage : |
| I-gn-a rin d pus bia, don,
portant ! |
Il nest pourtant rien de plus
beau, nest-ce pas ! |
| |
|
| Cèst po ça
qui djai vlu fè l saye
|
Voilà pourquoi jai voulu
faire lexpérience |
| Dè toûrnè
saquantes en patwès : |
Den tourner quelques-unes en
patois : |
| Èouce qui m francès
n sét pus aye |
Là où mon français
nen peut plus |
| Li walon come ça l
vint coplè. (8) |
Le wallon, ainsi, vient lépauler. |
Dans la rubrique « Chîjes
èt Pasquéyes » du journal namurois
Vers lAvenir, Joseph Houziaux résume
ainsi son modeste dessein : Scrîre po ièsse
saisi do peûpe, mais scrîre di mès
mia, cèst m seûle lwè
(9)
(Écrire pour être compris du peuple,
mais écrire de mon mieux, voilà ma seule
loi). Question de bon sens, en somme : la vocation
naturelle dune publication est dêtre
lue, et pas seulement de happy few. Question
aussi où lesthétique rejoint, et
sans doute consciemment, une certaine éthique.
Ny a-t-il pas, en effet, quelque ingratitude à
tenir « le peuple » à lécart
doeuvres écrites dans une langue reçue
de lui ? Sont-ce des albatros qui survolent le pays
de Celles ? Pour autant, lauteur dit écrire
de [son] mieux. Écrire et non parler, et
de son mieux, cest-à-dire avec ses meilleures
ressources : on est loin de la banale raconte villageoise.
Joseph Houziaux a donc ancré sa
production littéraire dialectale dans la culture
populaire, berceau de la langue et de lesprit
propres à son terroir. Mais, pour soucieux quil
fût de rester authentiquement wallon et condruzien,
ce professeur de français savait parfaitement
que toute littérature est art et tout art, artifice.
Que lon considère, par exemple, lharmonie
des phrases ou encore la variété du discours,
tantôt naïf dans lémerveillement
du gamin, tantôt émouvant chez ladulte
: rien, dans le ton et le mode, nest laissé
au hasard par le musicien-compositeur quétait
notre auteur. Ainsi, contrairement à ce qua
pu soutenir lun ou lautre esthète,
son style est bel et bien un style écrit, maîtrisé,
et son « bilinguisme » na nullement
entraîné chez lui une sorte de schizophrénie
culturelle : « penser en wallon » ne signifie
nullement extraire momentanément de ses neurones
toute réminiscence culturelle venue par le truchement
du français (ou dune autre langue). Quant
à lesprit du terroir, il nest pas,
en soi, une entrave à luniversel dès
lors qu il est porteur de valeurs humanistes.
Avec quel plaisir, et sans la moindre fatuité,
le « gamin » aimait sentendre dire
par certains « paysans » de Celles : «
Vèyoz, Josèf, mi ossi djôreus
bin racontè tot ça. Seûlmint,
li walon, dji nèl sôreus scrîre »
! [Voyez-vous, Joseph, moi aussi jaurais bien
narrer tout cela. Seulement, le wallon, je ne saurais
lécrire !] Voilà un compliment qui
valait bien des gloses et qui lui était aussi
précieux, peut-être, que ce que Charles
Bruneau, professeur à la Sorbonne, lui avait
écrit à propos du recueil On dméy-cint
d fauves da La Fontin-ne : « [
]
jadmire
cest une réussite
de pareilles adaptations sont en réalité
des oeuvres originales (10).
»
*
Voilà pour ce qui est des options
littéraires et culturelles de lauteur dialectal.
Disons maintenant quelques mots du versant philologique
de la présente entreprise. Lorsque, dans les
années 1955-1958, je préparais une Enquête
dialectale à Celles-lez-Dinant (11),
Louis Remacle mavait déjà mis en
garde contre la tendance archaïsante du wallon
pratiqué par mon père, tendance que révélaient
ses nombreux écrits (12).
Pour moi, je considérais plutôt cette pureté
langagière comme une aubaine, tant le dialecte
sappauvrissait, lexicalement et grammaticalement,
sous linfluence du français, depuis longtemps
considéré, même dans les milieux
modestes, comme la seule langue « convenable »,
y compris au sein de la famille. Dans le domaine des
activités artisanales, en particulier, la disparition
rapide de nombreux métiers liés à
la vie rurale entraînait labandon de toute
une richesse lexicale autochtone. Depuis lors, la dégradation
sest accentuée sous la pression de facteurs
socioéconomiques. En Wallonie, la pratique quotidienne
des patois ne subsiste guère que dans quelques
foyers, ruraux pour la plupart et de vieille souche
locale, où les cadets sont quinquagénaires
sinon sexagénaires.
La prise de conscience de cette déréliction
a suscité, en divers endroits de Wallonie, la
création d « écoles »
de dialecte, fréquentées par des personnes
de tous âges et de toutes conditions. La plupart
de ces initiatives sont tributaires de la bonne volonté
de quelques scrîjeûs chevronnés
; certaines bénéficient daides locales
ou régionales. Refusant dabandonner leurs
chers patois à quelque euthanasie avant de les
livrer aux mains dexperts en thanatopraxie, ces
irréductibles réussissent, contre toute
attente, à former des lecteurs, quelquefois même
des auteurs, grâce à des cours qui séchelonnent
sur quatre ou cinq ans de fréquentation assidue.
Leur secret ? Susciter un vif intérêt voire
un amour pour le patrimoine wallon à travers
la littérature wallonne. Les plus avisés
nacceptent pas pour référence le
tout-venant dune production qui sautoproclame
un peu vite « littérature ». Ainsi,
dans le Namurois, la source principale de référence,
ce sont les écrits des Rèlîs
namurwès (littéralement : les choisis
namurois), ces auteurs fidèles à leur
devise, « Wêre mais bon » (peu mais
bon) : tout texte présenté ne reçoit
limprimatur pour une parution dans Les
Cahiers wallons quaprès avoir réussi
la très sérieuse épreuve de la
« passète » (tamis). Reçu
aux Rèlîs dès 1948, Joseph
Houziaux y fut un artisan très apprécié
: lexigence de la passète ne le
cédait en rien à labondance de la
production, en vers comme en prose, ni à lestime
que lui portaient ses confrères scrîjeûs.
En raison précisément de
la qualité du texte, de sa richesse lexicale,
de sa rigueur syntaxique, il a semblé que, présentée
avec une traduction française, Li Vikérîye
don Gamin d Céles pourrait se
révéler un outil didactique des plus utile.
Ancien professeur de français qualis
pater, talis filius , je sais tout le parti
quun maître peut tirer de lanalyse
critique dune traduction : le thème et
la version ont des vertus incomparables pour une connaissance
intime du fonctionnement des deux langues considérées,
de leurs possibilités stylistiques propres et,
parfois dune parenté inattendue. Jen
ai encore fait lexpérience et parfois
pour ma propre édification dans la composition
de ce livre. Quand on a coutume décrire
des articles scientifiques et des textes didée,
il est rare dévoquer certaines réalités
banales de la vie quotidienne. De plus, même sans
céder au purisme et à la seule référence
du bon usage parisien, il est des tours dont un philologue
se méfie parce quil ne sait trop sils
ne trahissent pas quelque provincialisme. Combien de
fois, au fil du travail de traduction, ne se sont pas
présentés des vocables ou des tours quun
francophone belge considérerait comme dialectaux
ou relevant du français régional, mais
qui sont attestés par des lexicographes de la
langue française ! Ainsi, bisquer, toquer
à la porte, des gens comme il faut, mouf(e)ter,
il ny a déjà guère de
,
sa mère toute crachée, figurent dans
Le Robert ; comme de juste, cest tout
juste si, chercher après ne contreviennent
pas au bon usage du français de France et sont
mentionnés, à ce titre, dans le Nouveau
dictionnaire des difficultés du français
moderne de Joseph Hanse et Daniel Blampain (13)
; le Grand Larousse signale comme archaïsmes
des termes toujours vivants en wallon (« rouleur
», vx. = vagabond le wallon dit encore,
dans ce sens, rôleû) ; le terme rabote,
qui désigne une sorte de gâteau dont la
pâte enrobe une pomme, est connu du même
dictionnaire, tandis que le Littré précise
que le mot « se dit dans les Ardennes et à
Genève ». Autant de parentés lexicales
quil a paru opportun dexploiter, notamment
parce que leur mise en évidence a, pour le praticien
du français et du wallon, une portée pédagogique.
Enfin, toujours au point de vue didactique, la présentation
dun texte riche en vocabulaire et en syntaxe de
souche authentique offre à lamateur de
parlers dialectaux loccasion de se livrer, en
professionnel ou en simple curieux, à dintéressants
exercices de dialectologie comparée.
Dans sa Vikérîye,
Joseph Houziaux cite quelque quatre-vingt-dix noms de
lieux, pour la plupart situés sur le territoire
de Celles et de ses hameaux. Il a paru intéressant
den dresser la
liste et den fournir une cartographie afin
de permettre au lecteur de localiser très précisément
ces endroits et de suivre le « gamin de Celles
» dans les itinéraires évoqués.
À ladite liste, on a ajouté deux autres
listes de
toponymes (non indiqués sur les cartes
présentées ici) : dune part ceux
quavait relevés Jean Haust (voir-ci-après
« Notes sur la toponymie de Celles » ; dautre
part ceux que javais moi-même collectés
à lépoque de mon enquête à
Celles (1955-1959). Comme le recours à la toponymie
locale ne cesse, dans lusage, de sappauvrir
dannée en année, on a saisi loccasion
de la présente publication pour sauver de loubli
toute une information encore inédite.
*
Traduttore, traditore
Ladage
est, si lon peut dire, particulièrement
« cruel » lorsquil sagit de
passer dun dialecte à une langue de culture
universelle. Rappelons dabord que le présent
ouvrage a été conçu de façon
à satisfaire plusieurs catégories de lecteurs
: les philologues ; les amateurs de lettres wallonnes
qui, sans être dialectologues, ont une bonne maîtrise
du dialecte namurois ou de lun de ses proches
cousins ; les francophones qui nont que peu ou
pas de connaissance du wallon. Idéalement, pour
servir les uns et les autres, il eût fallu, au
moins en certains passages, proposer deux versions françaises
distinctes : une traduction littérale pour les
premiers et, pour les seconds, une traduction résolument
littéraire. Le réalisme ma semblé
imposer une voie moyenne : rester suffisamment proche
de loriginal pour être utile aux dialectologues
et aux locuteurs wallons, pratiquer un français
correct, voire élégant, afin de donner
à la traduction une allure suffisamment attrayante.
Deux exemples illustreront ce propos.
Au chapitre
premier, lauteur rappelle le sort effroyable
qui, autrefois, était réservé aux
« pestiférés » : lisolement
complet dans la « Maladrerie », sans soins,
jusquà ce que la mort les délivre.
Et de conclure : Vlà come on vs-arindjeut,
là, dins l timps ! Arindji a, ici,
le sens de (mal)traiter, mais nest ni vulgaire
ni même familier. Le français connaît
aussi arranger dans ce sens, mais le verbe relève
alors du langage familier (Le Robert). Dins
l timps peut se traduire par dans le temps,
mais cette dernière locution est donnée
comme familière par Le Robert. Linterjection
là pose un problème plus délicat.
On la trouve dans Le Robert, mais avec un autre
sens : « pour reprendre un terme quon vient
dexprimer. Avez-vous de lamour pour elle,
là, ce quon appelle de lamour ? (Marivaux)
». Le même exemple est donné par
Littré, mais là y est présenté
sous la rubrique « adverbe », et avec un
sens qui se rapproche de celui quil a, ici, en
wallon (cest authentique ! vrai de vrai !)
: « 10° Dans le style familier et explétivement,
là se dit quand on insiste sur quelque
circonstance, quand on excite lattention ou le
souvenir de celui à qui lon parle. [
]
». Néanmoins, vu lallure bon enfant,
quelque peu naïvement didactique de la réflexion,
et puisque cest le ton qui fait la chanson, on
a opté pour une traduction littérale.
Plutôt que : Voilà comment lon
vous traitait jadis ! le texte français propose
un tour moins neutre, plus spontané : Voilà
comment on vous arrangeait, là, dans le temps
!
Au chapitre
XXXIII, lauteur relate la manière dont
furent vécus, à Celles, les tout premiers
jours de la Grande Guerre. Après avoir évoqué
quelques succès locaux de la résistance
à lenvahisseur, il constate : Ça
n fait rin : on vike mô, en ratindant on
n sét qwè. La traduction littérale
Ça ne fait rien. On vit mal, en attendant
on ne sait quoi, est, pour le moins, inélégante,
et il nest pas certain que la première
phrase ainsi transposée garde le sens du texte
original. En tout cas, en français, elle nappartient
pas au même registre que sa correspondante wallonne.
Dautre part, le on ne sait quoi nest
pas, en français, des plus heureux. Comme le
texte original ne présente ici aucune difficulté
particulière pour un dialectologue ou un praticien
du wallon, on a opté pour une traduction plus
plaisante en français : Nempêche
: on vit mal, dans lincertitude du lendemain.
On sait que le wallon, le liégeois
excepté, ignore le passé simple : comme
en français parlé, le passé composé
en tient lieu. En revanche, limparfait et le plus-que
parfait du subjonctif, presque délaissés
dans le français oral, sont toujours bien vivaces
dans nos dialectes. Afin de ne pas alourdir le texte
français, on a souvent préféré
le passé simple au passé composé.
Quant à lemploi des subjonctifs imparfait
et plus-que-parfait, on ne les a pas systématiquement
proscrits, pourvu que leuphonie et le naturel
nen
souffrissent pas.
Lorsque, dans le texte wallon, les guillemets
sont utilisés pour marquer un terme emprunté
au français, ils ont été maintenus
dans la traduction afin dindiquer quil sagit
dun vocable perçu comme « étranger
» par le locuteur wallon.
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