LI VI CINSI ET SES-EFANTS
 

On vî cinsî, qui v'nut do r'cîre ses drwèts,

Divant do passè d’dé l' Grand Juge,
Aveut hukè ses fils èt l' s-aveut rachonè
Autoû di s' lèt.
« Choûtoz tortos, dist-i, èt qu'on clôye l'uche !
Ni y' disfiyoz jamais d' nos tèrins :
Gn-a one fôrtune catchîye didins.
Vos dire èoûce. dj'aureus des rûses,
Pace qui dji n' sés nin l' place au jusse ;
Mais ci qui gn-a d' sûr èt certin
C’est qu'i faurè r'toûrnè tot l' bin.
Ringuioz. tchèrwoz, fiyoz passe l'îpe et l' rèstia ;
On djoû, v' trouv'roz les sous èt i gn-a un monsia. »
Quand is-ont yeû ètèrè l' vî
En sondjant à ç' qu'il aveut dit,
Les fils s'ont mètu à l'ovradje ;
I s'è n' n'ont d'né qu' ça stî 'n vrêye radje.
Tant èt si bin qui po fini is-ont fait des môyes à plaiji.
 
Lés caurs catchis, ç' n'esteut qu'one èmantchûre
Po l' s-i mostrè, come one afère qu'est sûre
Qu'à travayi
On s'aritchit.

Joseph HOUZIAUX, On d'mèye-cint d'fauves da La Fontin-ne, Imprimerie "Vers l'Avenir", 1946.
Le vieux fermier et ses enfants
 
Un vieux fermier, qui venait de recevoir l’extrême-onction
Avant de passer devant le Grand Juge,
Avait appelé ses fils et les avait rassemblés
Autour de son lit.
« Écoutez tous, dit-il, et que l’on ferme la porte !
Ne vous défaites jamais de nos terres :
Il y a une fortune cachée dedans.
Vous dire où, j’aurais des difficultés,
Parce que je ne sais pas la place exacte ;
Mais ce qu’il y a de sûr et certain
C’est qu’il faudra retourner tour le bien.
Ringuioz, charruez, passez la herse et le râteau ;
Un jour, vous trouverez les sous, et il y en a un paquet. »
Quand ils ont eu enterré le vieux,
En songeant à ce qu’il avait dit,
Les fils se sont mis à l’ouvrage ;
Ils s’en sont donnés que ça a été une vraie rage.
Tant et si bien qu’ils ont fait des meules à plaisir.
 
L’argent caché, ce n’était qu’une astuce
Pour leur montrer, comme une chose certaine,
Qu’à travailler,
On s’enrichit.

Traduction proposée par Lucien J. Heldé, webmaster site lulucom.com
 

PETITS COMMENTAIRES SUR CETTE FABLE :

1. "Ringuioz" : j'ignore totalement en quoi diantre peut bien consister ce travail champêtre. Même ma tante Mimie, pourtant grande experte en parler wallon (de Focant, non loin de Beauraing), a dû avouer sa perplexité devant ce vocable abscons. C'est dire…
Toutefois, M. Léo HOUZIAUX, fils de l'auteur de ces fables, me signale qu'il s'agit là de l'impératif du verbe "ringui", qui signifie quelquechose comme : donner un labour à la terre en traçant un sillon. On ne peut qu'admirer la richesse du wallon de Joseph HOUZIAUX !

 

À titre de comparaison, le texte de LA FONTAINE :

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS

Travaillez, prenez de la peine :
C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'oût :
Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. »
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà, partout : si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor .

LA FONTAINE, Fables, LIvre V, 9