LI MWART ET L'OVRI D'BWES
 

On djoù, li vî Djôsef — c'esteuve on' ovrî d'bwès —

Rariveut bin réduit après l'vèspréye tote basse,
Li cougnie su si spale, en hèrtchant on grand fwè,
Li stomac' aux talons èt pus rin dins s'bèsace.
Il avisse on cul d'tchên-ne èt, come i n'è pleut pus,
I fout t't'à fait al tère èt i s'lait tchêre dissus.
« Qué pôve mestî qui l'mîn-ne,
Dist-i, causant tot seû.
Faut-i donc tant rinde pwin-ne
Po yèsse si malheureux ?
Do djoû, c'est travayi ; dol chîje, c'est fè l'manadje.
Tant qui l'mére èsteut là po m'cûre on bon potadje,
Mète des pèces à mes loques, ècrachi mes solès,
Dj'aureus yeû twârt do m'plinde, ça poleut cor alè.
Mais dseûlè dins m'baraque !…
Putôt qu'do tant soufru,
I gna ni crique ni craque
Vaureut co mia moru. »
Quand on z-a one mwaije fwin, i vos vint des vûsions :
Divant li, tot d'on côp, i veut l'Mwârt astampée.
« V'm'avoz hukè, dist-èle, c'est-t'à quéne ocâsion ?
Tot pèté, nosse Djôzef atrape one bèle souwéye
« Bin… bin… bin… dist-i tot bèguiyant,
Mi fa… fagot est pè… pèsant ;
C' sèreut p0 m'ritchè… tchè… tchèrdji :
Dj' n'èl pout nin là lêyi ! »
 
Quand ça n'va nin tot drwèt, nos-èstans fin parèyes :
A nos-ètinde tortos, nos nos foutans d' viké.
Mais qui l'maladîye vègne ! Nos brûlans des tchandèyes
Po plu, au pus abiye, rapici nosse paquèt.

Joseph HOUZIAUX, On d'mèye-cint d'fauves da La Fontin-ne, Imprimerie "Vers l'Avenir", 1946.
La Mort et l'ouvrier forestier
 
Un jour, le vieux Joseph - c’était un ouvrier forestier
Revenait bien recru après la soirée bien entamée,
La cognée sur l’épaule, en portant un lourd fardeau,
L’estomac dans les talons, et plus rien dans sa besace.
Il avise la souche d’un chêne, et comme il n’en peut plus,
Il jette tout par terre et se laisse choir dessus.
« Quel triste métier que le mien,
Dit-il, parlant tout seul.
Faut-il donc tant prendre peine
Pour être si malheureux ?
Le jour, c’est travailler ; le soir, c’est faire le ménage.
Tant que la mère était là pour me cuire une bonne soupe,
Mettre des pièces à mes haillons, décrasser mes souliers,
J’aurais eu tort de me plaindre, ça pouvait encore aller.
Mais esseulé dans ma chaumine !…
Plutôt que tant souffrir,
Il n’y a ni cric ni crac,
Il vaudrait mieux mourir. »
Quand on a une mauvaise faim, il vous vient des visions :
Devant lui, tout à coup, il voit la Mort se dresser.
« Vous m’avez appelée, dit-elle, c’est pour quelle raison ? »
Tout ébahi, notre Joseph attrape une belle suée
« Bin… bin… bin… dit-il tout bégayant,
Mon fa… fagot est lou… lourd ;
Ce serait pour m’en rechar… char… charger ;
Je ne peux le laisser là. »
 
Quand cela ne va pas tout droit, nous sommes bien pareils :
À nous entendre tous, nous nous fichons de vivre.
Mais que la maladie vienne ! Nous brûlons des cierges,
Pour encore, au plus vite, reprendre notre fardeau.

Traduction proposée par Lucien J. Heldé, webmaster site lulucom.com
 

À titre de comparaison, le texte de LA FONTAINE :

LA MORT ET LE BÛCHERON

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la Mort ; elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
«C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère .»

Le trépas vient tout guérir;
Mais ne bougeons d'où nous sommes :
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.

LA FONTAINE, Fables, Livre I, 16.